mardi 6 novembre 2012

Quand le Cabildo s'en mêle ! [Disques & Livres]


Ce portrait de San Martín date de 1827 ou 1829. Il a été réalisé à Bruxelles.
On l'attribue à l'artiste bruxellois Jean-Baptiste Madou (1796-1877).
Selon certains critiques cependant,
il serait en fait l'œuvre du professeur d'art plastique de Mercedes de San Martín, la fille de José,
et dans ce cas, le père aurait posé pour encourager les progrès de sa fille.
On sait qu'il détestait poser pour la postérité mais pour Mercedes, que n'aurait-il pas fait !
Sur ce portrait, il est âgé d'une cinquantaine d'années et il a un visage jeune.
Durant sa vie publique en Amérique, la presse européenne le présente comme "un jeune homme",
alors qu'il avait déjà la quarantaine, et qu'il n'était donc pas plus un jeune homme
qu'il ne le serait aujourd'hui.
Le tableau original fait partie des collections du Museo Nacional Histórico de Buenos Aires.
C'est lui que reproduit le billet argentin de 5 pesos.
C'est lui aussi qui a guidé la conception de la couverture de San Martín, à rebours des conquistadors, que l'on doit à l'illustratrice Juliette Laude et dont déjà plusieurs personnes m'ont fait compliment,
ce qui sera fidèlement rapporté à l'artiste.

Présentation générale et bon de souscription dans mon article du 23 octobre 2012

Pendant tout le temps (1814-1816) où José de San Martín aura été gouverneur de la Province de Cuyo, dont Mendoza était la capitale, le Cabildo (1) de cette cité, qui appartenait alors au far-west argentin, a pris de nombreuses initiatives pour défendre et soutenir ce gouverneur qui avait donné à toute la Province un dynamisme économique, une cohésion politique et un prestige qu'elle n'avait jamais connus ni espérés.

Un jour de 1815, armé des meilleures intentions mais abusé par toutes les rumeurs qui peuvent courir dans un pays aussi vaste en pleine tourmente révolutionnaire, le Cabildo empêche San Martín de prendre quelques mois de repos pour se soigner, croyant de bonne foi que cette retraite temporaire cache une intention félone du Gouvernement de Buenos Aires, celle de l'écarter de la vie publique. San Martín ne parviendra jamais à leur faire entendre raison et, malade comme un chien, plutôt que de se retirer malgré tout en semant une horrible panique parmi ses administrés, il se maintiendra stoïquement en poste...

Un autre jour, croyant que le gouverneur prépare le voyage de sa jeune épouse jusqu'à Buenos Aires où elle retourne voir sa famille parce qu'il n'a plus assez d'argent pour subvenir à ses besoins (il donne la moitié de sa solde au trésor de guerre), le Cabildo se précipite chez lui pour empêcher le départ de Remedios. La ville ne peut pas accepter que ce mari aimant se sacrifie au point de se séparer de sa femme. En fait, San Martín s'est résolu à cette séparation pour pouvoir s'adonner à sa tâche, sans souffrir la tentation permanente de tout abandonner pour se consacrer à une vie familiale à laquelle il aspire de plus en plus.
"Ces messieurs du Cabildo", comme les appelle San Martín, ont bien fait de se mêler de ce qui ne les regardait pas : les époux ont conçu leur fille unique dans les semaines suivant leur intervention intempestive.

Nous voici donc à l'automne 1816, l'expédition libératrice du Chili menée par San Martín se prépare pour décembre, au début de l'été. De l'autre côté de la Cordilière, le Chili est retombé aux mains des tenants de l'empire colonial espagnol en octobre 1814 et vit depuis sous un régime répressif d'une violence que personne n'a encore jamais vue. Remedios de Escalada, l'épouse de de San Martín, est enceinte d'un enfant attendu au mois d'août (2). Il n'y a guère de raison objective de craindre un départ du gouverneur sinon à la tête de son expédition, mais un nouveau bruit court. Et notre conseil municipal de reprendre l'initiative, sans demander l'avis de l'intéressé (pour lui faire la surprise sans doute), en adressant au Congrès de Tucumán, la toute nouvelle assemblée constituante, un placet, comme on dit alors, pour qu'elle accorde à son héros une promotion militaire à la hauteur de ses mérites.
A ces fins, le Cabildo a dû solidement argumenter sa demande, ce qui fait de ce courrier le rapport le plus complet sur l'action de San Martín à la tête de la province, avant même que le succès de ses armes ne vienne valider sa politique et la transforme en légende pour la postérité.
En effet, après la victoire de Chacabuco (12 février 1817), de nombreux contemporains ont analysé a posteriori l'action de San Martín à Mendoza. Mais aucune de ces réflexions postérieures n'a ni la saveur ni la valeur ni la force persuasive de ce texte politique d'avril 1816, qui nous prouve que le mythe mendocin de San Martín colle en tout point à la réalité historique (3).

Cette fois encore, le Cabildo aura d'ailleurs gain de cause : l'un des députés de la Province de Cuyo, Juan Martín de Pueyrredón, qui connaît San Martín depuis 1812 (voir mon article du 9 mars 2012 sur l'arrivée de San Martín à Buenos Aires, vers la fin des guerres napoléoniennes), a dû lire avec attention ce rapport élogieux. Elu Directeur Suprême des Provinces-Unies du Río de la Plata quelques semaines plus tard, il passe deux jours à Córdoba avec San Martín et négocie avec lui les conditions de sa gigantesque expédition. Après sa prise de fonction à Buenos Aires, sa première décision sera d'élever San Martín au grade de général-en-chef de l'Armée des Andes, vaste ensemble de 5 000 hommes, qui libérera en effet le Chili le 12 février 1817 par la bataille de Chacabuco.

De son côté, José de San Martín rendra sa politesse au Cabildo en adressant à Puerreydón un élogieux rapport sur le patriotisme et la généreuse participation de la Province de Cuyo à la libération du Chili (4) pour tenter, une dernière fois, d'obtenir de Buenos Aires quelque argent pour conduire cette guerre contre les pro-Espagnols, tandis que la capitale est déjà engagée dans une guerre civile contre les patriotes uruguayens menés par José Artigas. Aussi l'exemple de Cuyo n'émouvra guère Buenos Aires dont les habitants défileront tout de même dans toute la ville en chantant "On a gagné" sur l'air des lampions, lorsqu'ils apprendront la victoire patriote au Chili dans laquelle ils auront eu si peu de part.

Voici ce rapport...
Comme toujours dans Barrio de Tango, j'alterne texte original justifié à gauche et traduction justifiée à droite.

Oficio del Cabildo de Mendoza

Mendoza, 24 de abril de 1816

Soberano Señor: Si dictar leyes sabias para el buen orden social es digno objeto de la alta consideración de Vuestra Soberanía, no perder de vista los medios más convenientes para la seguridad común es igualmente de vuestros soberanos desvelos; y si bien una y otra atención se disputan la preferencia, deberá al fin confesarse que la última no deberá ser segunda en nuestra consideración mientras existen injustos opositores a la Independencia de la América, pues la ley es infructuosa si el súbdito se halla sin libertad para cumplirla. Así desgraciadamente sucedería en cualquier punto amenazado por el enemigo, si se aprovecha este de un descuido para hacer cargar las antiguas cadenas a alguna infeliz porción de los que han tenido la gloria de sacudirlas. La Provincia de Cuyo, y principalmente su Capital Mendoza, tiene limítrofe al mismo, que ejercitando su ferocidad en Chile hace sentir a los desdichados americanos de aquel país el peso de su gobierno, y luego hubiera acompañadoles en el llanto si la alta Providencia que protege nuestra causa no hubiera destinado para su Gobernador Intendente al vigilante activo y celoso Coronel Mayor Don José de San Martín poco antes de la desgraciada suerte de Chile.

Rapport du Cabildo de Mendoza

Mendoza, 24 avril 1816

Messire Souverain

Si édicter des lois sages pour le bon ordre de la société est un objet digne de la haute considération de Votre Souveraineté, ne pas perdre de vue les moyens qui conviennent le plus à la sécurité de tous fait également partie de vos souveraines veilles. Quand bien même l'une et l'autre [de ces deux] attentions se disputeraient la préférence, il faudra en fin de compte confesser que la dernière ne devra pas passer au second rang de notre considération tant que vivent d'iniques opposants à l'Indépendance de l'Amérique, puisque la loi reste stérile si celui qui en est sujet n'a pas la liberté de s'y plier. C'est malheureusement ce qui se passerait en n'importe quel endroit menacé par l'ennemi si celui-ci profite d'un relâchement [de notre part] pour charger de nos anciennes chaînes n'importe quelle malheureuse fraction d'entre ceux-là même qui eurent l'honneur de les secouer. La Province de Cuyo, et en premier lieu sa capitale Mendoza, a une frontière avec celui-ci [l'ennemi] qui, exerçant sa férocité au Chili, fait sentir aux malheureux Américains de ce pauvre pays le poids de son gouvernement et il aurait pu se faire que nous ayons eu, à notre tour, à nous joindre à leurs larmes si la Divine Providence qui protège notre cause n'avait nommé pour son Gouverneur le vigilant (5) et zélé Colonel Mayor (6) Don José de San Martín, peu avant le malheureux sort que le Chili a trouvé (7).
(Traduction Denise Anne Clavilier)

Para obedecer en esta crisis a la imperiosa ley de conservar su existencia, emigró de aquel país una numerosa multitud buscando asilo seguro en este. Humeaban todavía las camisas del fuego mal apagado de la discordia que poco antes había ardido entre ellos y no tuvo poca parte en su ruina. Las miras ambiciosas de algunos partidarios se extendían hasta el suelo que les ofrecía hospedaje generoso. Muchos de sus secuaces eran los hombres más viciosos, que se habían hecho memorables por sus excesos inauditos en las convulsiones de Chile; y en el conjunto de circunstancias tan peligrosas era necesaria extraordinaria viveza y vigilancia en el Gobernador de la Provincia para no ser envueltos sus habitantes en los horrores que fundadamente temían; pero la sagacidad del que dignamente la gobierna supo calmar sin estrépito tanta inquietud, desarmar al enemigo doméstico, y expurgar insensiblemente esos hombres perjudiciales, restableciendo la tranquilidad pública. No paró aquí su cuidado, y sin más recursos que la generosidad de estos vecinos se propone la grande empresa de organizar un Ejército capaz no sólo de defender la Provincia de su mando, sino también de realizar una expedición que fundadamente hubiera tenido un feliz resultado auxiliada oportunamente por el Gobierno Superior.

Pour obéir, dans une telle crise, à l'impérieuse loi de conserver sa vie, une multitude nombreuse a émigré de notre pays pour chercher chez nous un asile sûr (8). Leurs chemises fumaient encore du feu mal éteint de la discorde qui avait brûlé parmi eux peu auparavant et qui ne prit pas une petite part à leur ruine. Les vues ambitieuses de quelques factieux s'étendaient jusqu'au sol qui leur offrait une généreuse hospitalité (9). Beaucoup de leurs suiveurs étaient les plus vicieux des hommes et s'étaient rendu célèbres par leurs excès inouïs pendant les convulsions du Chili. Dans une conjonction de circonstances aussi dangereuses, il fallait au Gouverneur de la Province une vive intelligence et de la vigilance pour que ses habitants ne soient pas emportés dans les horreurs qu'ils craignaient à juste titre mais la sagacité de celui qui la gouverne en toute dignité (10) sut calmer sans fracas si grande agitation, désarmer l'ennemi intérieur et retrancher insensiblement d'au milieu de nous ces hommes pernicieux pour rétablir la tranquillité publique. Il n'arrêta pas là ses diligences et sans autre recours que la générosité de nos citoyens (11), il se propose la grande entreprise d'organiser une Armée capable non seulement de défendre la Province qu'il commande mais aussi de réaliser une expédition qui, opportunément secourue par le Gouvernement Supérieur (12), ne pourrait manquer de connaître un heureux résultat.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

A este fin puso en movimiento cuántos resortes son imaginables, y capaces de llenar sus magnánimas ideas: levanta las tropas veteranas, que están a sus alcances; pone en rigorosa disciplina las milicias cívicas, entrando hasta los esclavos de este gremio sin faltar a la obligación con sus amos, no dejando de este modo brazos inútiles para un caso forzoso; apronta todo género de víveres, municiones, caballos, mulas, monturas, y todo lo demás necesario; dispone con gran utilidad un laboratorio de pólvora fina; discurre arbitrios para ahorrar el calzado de las tropas; acopia muchos millares de varas de tejido de lana, que muy bien preparados en un batán que ha fomentado, y teñidos a poca costa, servirán para el vestido de dichas tropas, sin necesidad de hacer los ingentes gastos que demanda este ramo; ha reconocido todos los caminos y partes por donde puede oponerse a cualquier hostilidad, o pasar con seguridad tropas a la otra banda; ha mantenido sin cesar relaciones con Chile, que le suministran las noticias más conducentes al estado de aquella plaza. Finalmente, sin gravar demasiado vuestra soberana atención, no es posible dar cabal idea de todas sus disposiciones, de los grandes costos impendidos en aprestos de guerra, y de los arbitrios económicos proyectados para llevar adelante tan grande empresa sin más recursos que las escasas entradas del erario (casi aniquilado por la cesación del comercio de Chile) y las erogaciones con que estos vecinos han correspondido a los heroicos empeños de su Gobernador.

A cette fin (13), il mit en mouvement tous les ressorts imaginables et capables d'assouvir ses magnanimes idées : il lève les troupes aguerries au combat qui sont à sa portée, il forme en corps rigoureusement disciplinés les milices civiles, y faisant entrer même les esclaves bons pour le service sans manquer à ses obligations envers leurs maîtres, ne laissant ainsi aucun bras inutile en cas de force majeure (14), il constitue des réserves de toutes sortes de victuailles, munitions, chevaux, mules, montures et tout l'indispensable, il met en œuvre de la plus utile des manières un laboratoire de poudre, il invente toute sorte de moyens pour épargner le chaussage de la troupe, il fait rassembler des milliers d'empans (15) de laine tissée qui, bien foulés dans un moulin qu'il a fait bâtir et teintés à peu de frais, serviront à la vêture de ces troupes, sans qu'il soit besoin d'y faire les gigantesques dépenses qu'exige ce domaine, il a reconnu tous les chemins et lieux par lesquels il serait possible de résister à quelque agression que ce soit ou faire passer des troupes de l'autre côté et de façon sûre (16), il a maintenu sans interruption des relations avec le Chili, qui lui fournissent les nouvelles les plus pertinentes sur l'état dans lequel se trouve cette place (17). Pour finir, sans trop grever votre souveraine attention, il n'est pas possible de donner une idée qui fasse justice à toutes ses dispositions, aux grandes dépenses des préparatifs de guerre et aux moyens économiques imaginés pour mener à bon terme une si grande entreprise sans plus de ressources que les pauvres recettes du trésor public, presque épuisé par l'interruption du commerce avec le Chili (18), et les dons par lesquels nos citoyens ont répondu aux héroïques efforts de leur Gouverneur.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

Mendoza, que ama su libertad y tiene a la vista la eficacia con que tan digno jefe vela incesantemente por ella, no puede mostrarse indiferente en cualquier evento capaz de separarlo del mando de la Provincia y de las tropas debidas a su celo infatigable. Una alteración general es ordinario efecto de cualquier noticia, aunque infundada, de promoción o renuncia, y la que sin mérito corrió estos dias, obligó al Síndico de la Ciudad a representar la necesidad de pedir a esta Municipalidad, no sólo su continuación en el Gobierno, sino también el título de General de este Ejército, de un modo terminante y obligatorio. El pueblo se considera con justo derecho para pedir esta gracia, sobre mérito al digno Jefe, y el interés es trascendental a todas las Provincias Unidas.

Mendoza, qui aime sa liberté et garde sous les yeux l'efficacité avec laquelle un si digne chef se refuse constamment pour elle au sommeil, ne peut se montrer indifférente à quelque événement capable de l'éloigner du commandement de la Province et des troupes que nous devons à son zèle infatigable. Un trouble général suit ordinairement n'importe quelle nouvelle, tout infondée qu'elle est, de promotion ou de démission, et celle qui, sans raison, a couru ces jours derniers, a obligé le Prévôt de la Ville à réclamer à notre Municipalité non seulement son maintien au Gouvernorat mais aussi le titre de Général de cette Armée, d'une manière définitive et incontestable. Le peuple se considère justifié en droit à réclamer cette grâce (19), que mérite ce digne Chef, qui intéresse d'une manière transcendante toutes les Provinces Unies.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

Cuando el haberse distinguido esta ciudad y toda la Provincia desde el principio de nuestra regeneración política en la prestación de auxilios y unión, que otras han faltado, no la hiciera recomendable, es sobrado título para fundar su súplica, la generosidad con que ha suplido el déficit del erario para los grandes costos impendidos en el sostén de las tropas y acopios para la expedición cuyo generalato quiere se encomiende al nominado Jefe. El mérito de este, sin ocurrir al contraído en otros puntos, se ha dibujado, aunque en bosquejo, dando una ligera idea del celo, actividad, y eficacia con que se ha comportado en este cuya defensa es tan interesante al Estado, y padecería sin duda un contraste incalculable al momento que falte dicho Jefe. Él tiene adelantados, como queda dicho, los reconocimientos de terrenos y caminos, las relaciones con Chile tan necesarias, la estimación y confianza de la Provincia y tropas existentes, y finalmente tocados muchos resortes para la posible economía en los gastos. Todos estos pasos, siento los más necesarios para el feliz logro de la empresa, no podrá otro, sin haberlos dado, desempeñarla con buen efecto. La confianza y amor de las tropas, y pueblos, de quienes penden los auxilios, dan frecuentemente las victorias. Estando pues decididos unos y otros por el Jefe que reclaman, no debe aventurarse un resultado que si es desgraciado para esta Provincia lo será para todas las demás unidas.

Quand la distinction dont cette ville et toute la Province l'a honoré depuis le début de notre régénération politique dans la prestation des secours et de l'union qui a manqué à d'autres provinces ne serait pas une recommandation [suffisante], [la ville et la Province] ont abondance de raisons pour fonder ce placet sur la générosité avec laquelle il a remédié au déficit du trésor public dans les grandes dépenses liées au soutien des troupes et à leur approvisionnement pour l'expédition dont elles veulent que le généralat soit attribué au susdit Chef. Le mérite de celui-ci, sans parler des obligations contractées en d'autres points, a été [ici] dessiné, ou plutôt tout juste esquissé, lorsque nous avons donné une infime idée du zèle, de l'activité et de l'efficacité avec laquelle il s'est comporté ici, [une région] dont la défense importe tant à l'Etat et qui souffrirait incontestablement un revers incalculable au moment où ce Chef viendrait à lui faire défaut. Comme cela a été dit plus haut, il a réalisé à l'avance les travaux de reconnaissance des terrains et des chemins, [tenu] les relations si indispensables avec le Chili, [gagné] l'estime et la confiance de la Province et des troupes existantes, et finalement [il a activé] de nombreux ressorts de l'économie possible dans ces dépenses. Toutes ces mesures, qui sont les plus indispensables pour l'heureuse issue de cette entreprise, aucun autre [que lui] n'aurait pu la mener à bonne fin, à moins que tout ne lui soit tombé du ciel entre les mains. La confiance et l'amour des troupes et des peuples, desquels dépendant les secours, c'est ce qui donne souvent la victoire. Les uns et les autres étant décidés pour le Chef qu'ils réclament, il ne faut pas aventurer un résultat qui, s'il est malheureux pour cette Province, le sera pour toutes les autres [Provinces] unies.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

La fuerza de estas reflexiones, y el deseo de tranquilizar un pueblo benemérito, no son de poca importancia para que el Cabildo que lo representa se desentienda del cumplimiento de su deber. Por eso, este faltaría criminalmente al suyo si omitiera elevar a la alta consideración de Vuestra Soberanía la explicada súplica de Mendoza representada por su Síndico, para que cuando tenga a bien tratar de los medios conducentes a la defensa de las Provincias Unidas, y estabilidad de nuestra Independencia, se digne tocar como una incidencia la pretensión de dicho Síndico a fin de que por medio de las disposiciones que juzgue más convenientes, tenga el efecto deseado. Así consultará Vuestra Soberanía el bien común de las Provincias, y en particular de esta, que se tendrá por la más infeliz, si desmerece vuestra soberana dignación, teniendo en tal caso como segura su ruina, y tributará eternamente el más respetuoso reconocimiento si logra el cumplimiento de su deseo.

Dios guarde a Vuestra Soberanía muchos años.

La force de ces réflexions et le désir de tranquilliser un peuple fort méritant sont de si grande importance que le Cabildo, qui vous en fait part, ne saurait se détourner d'accomplir son devoir. Pour ces raisons, il manquerait criminellement à celui-ci en omettant d'élever à la haute considération de Votre Souveraineté le placet argumenté de Mendoza, présenté par son Prévôt, pour que, quand Elle aura à traiter comme il convient les moyens propices à la défense des Provinces Unies et la stabilité de notre Indépendance (20), Elle daigne regarder comme une incidence la prière de ce Prévôt afin que, par les dispositions qu'Elle jugera les plus convenables, [cette prière] reçoive l'effet souhaité. De cette sorte, Votre Souveraineté examinera le bien commun des Provinces et en particulier de celle-ci, qui se tiendra pour la plus malheureuse si elle ne reçoit pas l'approbation de Votre Souveraineté, tenant en tel cas sa ruine pour certaine, mais Lui vouera éternellement la plus respectueuse reconnaissance si elle obtient que son souhait soit exaucé.

Dieu garde Votre Souveraineté de longues années.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

Ce texte a été publié, entre autres, dans San Martín, el político I, Editions UNSAM (Universidad Nacional de General San Martín), 2008, sélection et commentaires de Felipe Pigna.
Cette anthologie historique se présente comme le premier livre d'une série dont le autres volumes ne sont toujours pas paru.

Plaque commémorative en style mendocin de l'ancien Cabildo. Photo Anitich

San Martín, à rebours des conquistadors
Denise Anne CLAVILIER
Editions du Jasmin (www.editions-du-jasmin.com)
216 pages, format 15x18 cm.
Souscription jusqu'au 4 décembre 2012 à 14 €,
au lieu de 16 €, prix public à parution (21).

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Pour lire le premier article sur cette biographie, cliquez sur le lien ou cliquez sur la couverture du livre affichée dans la Colonne de droite (il est possible qu'à partir du 4 décembre, je modifie le lien et mette un renvoi à l'ensemble des articles sur le livre. Je ne me suis pas encore fait de religion en la matière)
Pour lire l'ensemble des articles de ce blog concernant San Martín, à rebours des conquistadors, cliquez sur le lien ou sur le mot-clé SnM bio Jasmin, dans le bloc Pour chercher, para buscar, to search, ci-dessus.
Le mot-clé San Martin rassemble, pour sa part, tous mes articles sur le personnage historique, que l'article soit ou non écrit en lien avec mon ouvrage.

Pour aller plus loin (en son mp3) :

- Ecouter mon interview d'août 2012 en français, par Magdalena Arnoux, sur Radio Nacional (Radiodifusión Argentina al Exterior).
Les 12 minutes de cette partie de notre entretien portent surtout sur les rumeurs concernant l'identité de San Martín, rumeurs relancées récemment par des auteurs qui se servent du scandale pour engranger des droits d'auteurs et les éditeurs itou.
- Ecouter mon interview d'août 2012 en espagnol sur la même station.
Le journaliste Leonardo Liberman m'y fait parler du San Martín intime et quotidien de l'exil à Paris, entre 1831 et 1850. Nous nous y entretenons de l'amour qu'il avait pour la musique, les arts, la littérature, de sa profonde amitié pour le financier hispano-français Aguado, modèle du personnage du comte de Monte-Cristo pour A. Dumas père, de l'affection qui l'unissait à sa fille unique ainsi que de la ville de Boulogne-sur-Mer où il s'est éteint le 17 août 1850 dans sa soixante-treizième année.


(1) Cabildo (le chapitre, la tête): conseil municipal d'Ancien Régime. L'institution qui survécut un temps à la Révolution de Mai 1810. On appelle aussi Cabildo le bâtiment qui abritait l'ensemble des services administratifs d'une ville (tribunal, prison, trésor public, conseil municipal...). Celui de Mendoza a été détruit par un tremblement de terre en 1861, qui a aussi mis à bas la maison de campagne de San Martín. Mercedes, qui vivait alors à Paris, a vendu les restes de la maison et le domaine agricole qui y était attaché. Les autorités provinciales ont fait reconstituer cette maison rurale typique de la région, pour d'évidentes raisons historiques et touristiques.
(2) En souvenir de cette naissance, le 24 août 1816, à Mendoza, la fête des pères se tient à cette date.
(3) Quelques repères historiques : San Martín est gouverneur de Cuyo depuis août 1814, alors qu'on a appris en Amérique du Sud la première abdication de Napoléon, la fin définitive de la Révolution française, la restauration des dynasties d'ancien régime en France, en Espagne et au Portugal. Aussitôt rentré à Madrid, le roi d'Espagne a fait tuer ou emprisonner les libéraux (comme San Martín) qui avaient combattu l'occupant français en son nom, il annonce urbi et orbi qu'il prépare une expédition punitive contre les insurgés d'Amérique. Le retour du Chili aux mains des pro-Espagnols est donc de très mauvais augure pour l'ensemble du continent. L'expédition que San Martín organise pour libérer le Chili est donc capitale pour les habitants qui vivent aux pieds des Andes et craignent à tout moment de voir débouler sur eux les soudards coloniaux.
(4) Et ce n'était pas un simple retour d'ascenseur, si on m'autorise cette image anachronique. Les mêmes éloges du patriotisme des Cuyains et de leurs privations pour la cause de la Liberté de l'Amérique se retrouvent dans la correspondance privée de San Martín de ces années-là.
(5) Vigilant : ici, "qui veille sans cesse", "qui ne dort pas". On savait déjà que San Martín travaillait jour et nuit, ne s'accordant que quelques heures de sommeil la nuit, à une époque où travailler à la lueur d'une bougie était un calvaire, et une heure l'après-midi. L'austérité de cette vie est un des facteurs qui avaient poussé le Cabildo à s'opposer au mois de novembre précédent au départ de Remedios pour Buenos Aires. La présence de sa femme était le seul réconfort du gouverneur dans son immense labeur.
(6) Colonel Mayor : grade correspondant au premier niveau de généralat aujourd'hui dans l'armée française. C'est un super-colonel.
(7) Allusion à la défaite (révolutionnaire) de Cancha Rayada, intervenue le 2 octobre 1814, du fait de la division politique des patriotes chiliens entre deux factions, le parti de Bernardo O'Higgins et celui des frères Carrera. Les Carrera, une fois réfugiés du côté oriental des Andes, n'ont pas cessé de fomenter le trouble, ce qui finit par les conduire tous les trois, à quelques mois d'intervalle, devant un peloton d'exécution dans une Mendoza excédée par leurs complots incessants contre la vie de San Martín, trop proche à leurs yeux de leur ennemi O'Higgins qui récupéra le pouvoir à Santiago en février 1817.
(8) Les réfugiés étaient environ 2 000 (il est possible, sans être certain, que seuls les hommes aient été recensés, sans les femmes et les enfants). 2 000 personnes de plus était un chiffre considérable pour une Province très peu peuplée, pauvre et terriblement enclavée comme Cuyo, d'autant plus que ce flux se concentra à Mendoza, la zone la plus proche de la frontière. Ces réfugiés avaient traversé à la fin de l'hiver cette chaîne de montagne à côté de laquelle le Mont-Blanc fait penser à la colline de Montmartre. Cela nous donne une idée du péril qu'ils fuyaient.
(9) Le ton du Cabildo laisse déjà présager le sort funeste qui attend les Carrera dans cette ville. Dès les premiers jours de la présence chilienne à Mendoza, San Martín avait repéré le caractère séditieux de ces trois frères et des 200 soldats rescapés du désastre qui les suivaient. Il avait expédié ces hommes discrètement à Buenos Aires, en avertissant bien clairement le Directeur Suprême des raisons pour lesquelles il les éloignait de sa Province. Les Carrera, qui appartenaient au patriciat de Santiago, poursuivaient une politique radicale hostile aux classes possédantes et tendant à une espèce de pré-dictature du prolétariat. Or les élus du Cabildo sont tous membres de la classe possédante par définition puisque les non-possédants n'ont pas encore acquis le droit de vote en Amérique du Sud. Ceci précisé, à Mendoza le peuple dansa lui aussi sur la fosse des Carrera, en gage de fidélité à San Martín et O'Higgins. Il existait encore à ce moment-là dans la province, grâce à la politique de San Martín, une union sacrée entre les classes sociales sur les grands enjeux politiques de la révolution.
(10) dignamente doit s'entendre ici comme "il est digne de gouverner", "il est à la hauteur des enjeux", et non pas dans le sens du comportement public solennel tel qu'on l'attend d'une personnalité en vue, comme lorsqu'on a pu reprocher à Sarkozy ou Berlusconi de "manquer de dignité" dans l'exercice de leur fonction.
(11) Le vocabulaire distingue encore habitantes (habitants) et vecinos (propriétaires fonciers disposant du droit de vote). Aujourd'hui, en Argentine, le terme vecino désigne l'habitant d'une collectivité locale (Province ou ville). La traduction "voisin" est valide en Espagne mais certainement pas en Argentine. Ici, notez que le Cabildo cite donc les gens fortunés, qui ont en effet beaucoup contribué au trésor de guerre de San Martín, souvent avec beaucoup d'originalité et d'imagination, mais ce faisant, il loue ses propres électeurs ! Comme quoi, il n'y a rien de nouveau sous le soleil...
(12) Gobierno Superior : un des titres qui désignaient le gouvernement de Buenos Aires.
(13) Notez la rédaction au présent (pour forcer la main des constituants) alors que l'armée en question est déjà plus que bien organisée. Elle n'est pas encore en état de combattre mais elle est bien là. Les gens croisent tous les jours ces 5 000 soldats déjà instruits et presque tous déjà vêtus d'un uniforme réglementaire parfaitement identifié. Toutes les familles de Mendoza, quel que soit leur niveau social, ont des hommes mobilisés dans cette armée monstrueuse pour la démographie américaine de ce temps-là. On est à la veille du D-Day du 19ème siècle.
(14) L'intérêt de San Martín pour la capacité des Africains en matière militaire a stupéfié ses contemporains, comme on le voit ici. Ils étaient persuadés que ces hommes qui avaient été vaincus par les négriers, des civils aidés par des brigands, n'étaient pas capables de bien se battre. San Martín a prouvé le contraire dès la victoire de San Lorenzo en février 1813 et a toujours maintenu l'anti-racisme de son discours et de son attitude, ce qui constitue une de ses nombreuses originalités parmi les généraux des guerres révolutionnaires, depuis 1776 à Boston jusqu'à 1830, lorsque l'indépendance de l'Uruguay, de la Belgique et de la Grèce clôt ce grand mouvement historique, dont le point culminant fut l'été 1789.
(15) Mesure de longueur d'ancien régime (entre 8 et 10 cm selon les régions. L'empan correspond à l'amplitude maximale entre pouce et auriculaire d'une main adulte moyenne).
(16) Ce rapport est un des documents qui attestent que San Martín est allé lui-même dans la montagne faire ses propres repérages. Il recommencera encore en juin, au début de l'hiver, pour parcourir le chemin dans les pires conditions météorologiques, des conditions qu'il n'a pas la moindre intention d'imposer à son armée. Il compte encore que l'expédition partira au début de l'été, aux premiers jours de décembre, au dernier délai. Elle partira en fait le 15 janvier.
(17) Grâce à un réseau d'espions, qui étaient commerçants, ecclésiastiques, truands (qui se rachetaient une conduite) ainsi que, semble-t-il, quelques femmes de la bonne société. Ces espions envoyaient des rapports rédigés à l'encre sympathique et signés d'un simple matricule en trois chiffres. Version sud-américaine d'un grand classique cinématographique ! "My name is Bond"... Je vous épargne la suite.
(18) A cette époque indécise entre l'ère coloniale et l'indépendance, l'Amérique du Sud ne connaît pas d'autres impôts en numéraire que les taxes sur les marchandises. La fin du commerce, c'est donc la ruine de la collectivité locale. L'Amérique hispanique pratique aussi une fiscalité en nature, de structure féodale, comme les corvées imposées aux Indiens comme à des serfs, et dont San Martín a fait abolir ce qui en subsistait sur le territoire cuyain et qu'il abolira tout à fait au Pérou.
(19) On utilise mais pour encore peu de temps le vocabulaire protocolaire royaliste pour lequel une décision du roi sur des personnes, notamment les promotions, les nominations, est une grâce de son bon plaisir. Et ce vocabulaire est reporté sur les instances de pouvoir qui sont, depuis mai 1810, censées gouverner au nom et pour le compte du roi Fernando VII, empêché de régner par l'occupation française de l'Espagne (1808-1814). A ceci près que Fernando VII est remonté sur le trône en 1814, qu'il a montré tout de suite son vrai visage (celui d'un épouvantable despote), qu'en 1816 plus personne ne peut encore croire qu'il est un roi libéral et que les patriotes américains ne veulent à aucun prix tomber sous sa coupe, même si leurs dissensions internes entravent encore jusqu'au 9 juillet 1816 la définition d'un nouveau régime politique pour le pays.
(20) L'indépendance est acquise dans les esprits mais elle n'est pas encore déclarée. Elle n'a pas encore de réalité juridique mais elle est de fait depuis mai 1810. On le voit à plusieurs reprises dans ce rapport où le Cabildo se positionne dans une Amérique déjà indépendante.
(21) Sur les salons du livre, je m'aperçois que la loi sur le prix du livre est fort mal connue dans le pays : la loi Lang limite à 5% le rabais réalisable par les libraires sur le prix fixé par l'éditeur, que celui-ci a obligation depuis 30 ans d'inscrire sur la 4e de couverture. Il s'agissait alors et toujours de protéger les librairies indépendantes dont la survie est menacée par les politiques commerciales très agressives des grands groupes (le danger de voir nos rues transformées en déserts culturels est revenu en force avec la numérisation du livre). Le taux de remise pratiqué en souscription n'est donc possible qu'avant la parution d'un livre. Il ne peut plus avoir cours dès lors que le livre est paru et disponible chez l'éditeur.